SARATOGA – L’amour au temps de la chanson

Je vis rarement des coups de foudre musicaux.

La plupart du temps, c’est tout doucement qu’un artiste ou une musique fait son chemin. Prend sa place. Ou c’est parfois très rapidement que je n’aime pas un univers. Car oui, il y a un paquet de trucs que je n’aime pas. À vrai dire, il y a sans doute autant de choses que je déteste que de choses que j’aime en chanson. Si ce n’est pas davantage. Mais un jour, alors que j’assistais sans doute au pire tour de chant auquel j’ai pu assister, alors que je m’apprêtais à déchirer ma chemise publiquement et de cracher du venin sur ce que je voyais, quelque chose m’a fait comprendre que je ne pourrais jamais emprunter cette avenue. À un certain moment dans la soirée, mes yeux ont balayé l’assistance. Ces yeux que je roulais dans les airs depuis plus d’une heure. Il y avait dans la rangée devant moi une mère accompagnée de son fils. Le garçon devait avoir au plus une dizaine d’années. Le jeune garçon vivait, de toute évidence, un grand moment. Il souriait, gesticulait, applaudissait, chantait…

Depuis cette soirée, je garde mes commentaires négatifs pour mon entourage. Dans mon intimité. Une critique négative aurait-elle empêché cette mère et son garçon de vivre ce moment ? Peut-être pas… Mais depuis cette soirée je me demande à quoi il sert de souligner le négatif. D’attiser la haine. Qui mettons-nous en garde contre quoi en suggérant que ce que nous n’avons pas aimé, personne ne devrait le voir ou l’entendre?

Il est de toute manière tellement plus agréable de partager l’amour. Ce n’est pas comme s’il y en avait trop. De souligner les coups de foudre.

Car coups de foudre il y a …
La saison dernière ce fut le duo Saratoga. Chantal Archambault et Michel-Olivier Gasse.
Un soir de Francofolies de Montréal. Sous le chapiteau.
Boum, badaboum! Le coeur qui débarque.
Quelques chansons et j’étais sous le charme de leurs pièces. Leur charisme. Leur complicité sur scène. Un projet tout simple, pour pouvoir livrer aisément la chanson aux quatre coins de la province. Deux amoureux. Dans la vie et sur scène. Deux voix harmonieuses. Une guitare que l’on se prête au gré des chansons. Une contrebasse avec laquelle on fait de même. Et puis les mots. Les jolis textes livrés en toute simplicité. Dans ce qu’il y a de plus près de l’humain. Les textes de Chantal et ceux de Michel-Olivier. On chante ensemble. Parfois à tour de rôle. Les mots de l’un et de l’autre.

Lorsqu’ils chantent « Reste donc couchée », Chantal lance :

« Dis-moi encore que je suis belle / Ça m’empêcherait d’aller flauber ma paye au Urban / Et pis de regretter / Dis-moi que mon corps encore t’appelle / M’empêcher de penser que les autres sont toutes plus belles / Pis qu’aujourd’hui je suis pas allée jogger… »

Michel-Oliver la regarde, nous regarde, lui répond :

« Laisse faire les médicaments, le psy et la luminothérapie / Si t’es instable, c’est p’t’être que t’es en vie… »

Ce n’est pas simplement sympathique. C’est parfait. Une chanson livrée avec une telle authenticité, c’est rare. Trop rare. C’est la chanson dans tout ce que j’aime.

Dès cet instant terminé sous le chapiteau, je m’étais dit que ces deux là feraient des kilomètres. Je me suis dit que je me devais de les retrouver au moins une autre fois. Et puis ils sont débarqués dans mon quartier. Près de neuf mois plus tard. Des milliers de kilomètres au compteur. Quatre prix à la Bourse Rideau. Je les ai retrouvés dans ce petit lieu d’Art(o) la Coop Créative…

Toujours amoureux.

À livrer leurs chansons une à une.

À déposer l’amour dans chaque spectateur présent.

Avec de la passion et du merveilleux au fond des yeux. À semer des étincelles.

Ils nous donnent envie aussi de retrouver une main sous les draps. Un complice qui laisse sécher la vaisselle et garde l’eau pour les plantes à température pièce dans de vieilles bouteilles de vin…

« Dis-moi que lorsque je reviendrai / Ton corps ne demandera qu’à m’aimer / Qu’une ouverture dans le rideau / Laissera la lune caresser ta peau…  » (Chambre 16)

Pour quelques couplets… Retrouver l’amour le temps d’une chanson.

François Marchesseault le 19 mars 2016