OSER LE THÉÂTRE

Deuxième article comme chroniqueur régulier dans le magazine des arts de la scène l’ENTRACTE distribué gratuitement dans le Haut-Richelieu…

Voyageur immobile… Entrer dans une salle, rejoindre notre siège. Le théâtre est une aventure. Il a cette force insoupçonnée de nous transporter. Une façon d’aller à la rencontre de soi et de confronter notre idée du monde avec celle d’un auteur, d’une troupe. J’ignorais cette force, l’impact des arts sur la construction de l’homme. Il y a une dizaine d’années,  j’ai plongé les yeux fermés. J’ai osé sans trop poser de questions. Je me suis abonné. Question de se meubler un hiver. Dans ma mémoire pas toujours fiable, je crois même que je n’avais jamais approché cette forme d’art auparavant.

C’était dans l’autre vie des Deux Rives. L’ancienne salle avec les bancs qui renfonçaient et qui nous donnaient mal au postérieur après une heure et les genoux que l’on finissait par avoir dans le front (j’exagère un peu, ça donne du relief). Il fallait capter l’attention du spectateur. Pas de doute. Nous raconter une solide histoire pour s’assurer d’avoir encore du monde au retour de l’entracte.

Et puis une magie presque aussi vieille que l’humanité s’est mise à opérer. Émerveillé par des comédiens et des comédiennes à qui l’on demande de raconter une histoire. Physiquement, devant nous. Des récits parfois drôles, touchants ou dramatiques. Le pouvoir du théâtre continue de me fasciner. Car bien que le décor soit parfois un personnage important d’une oeuvre, ce qui me chavire c’est de voir que l’on peut arriver à me faire croire à tout un monde avec presque rien. Deux chaises, un acteur, un volant et nous voilà en voiture. On arrive à nous faire voyager partout avec le seul pouvoir des mots et du jeu. “Avec pas” d’effets spéciaux pour nous impressionner.

L’imaginaire… Notre imagination mise à l’épreuve par l’art. Notre tête qui ne demande qu’à dessiner un paysage et nous guider dans des lieux inédits. Guidé par le théâtre pour se colorier tout un monde à la fois intérieur et bien vivant. Là, sur une scène. Sous nos yeux.

Les douze dernières années m’ont fait vivre des moments marquants. Car une pièce qui frappe, qui nous capte, ne nous quitte pas de sitôt. Elle reste. Parfois ce sont de minuscules fragments qui s’incrustent et qui reviennent à tout moment.

Je ferme les yeux. Des parcelles d’émotions, d’images et de sensations reviennent.. Cet instant du PETIT BAL PERDU DE BOURVIL au Cabaret-Théâtre. Où la foule faisait partie du spectacle. Les comédiens qui jouaient autour de nous. Assis dans un café, je faisais la rencontre d’un monument.  UNE VRAIE FAUSSE COURSE À LA CHEFFERIE et son coup de poing lucide sur l’univers vraiment faux de la politique. Ébranlé par les dommages collatéraux de la guerre avec AU CHAMP DE MARS . Envoûté par les méduses cosmiques du CABARET GAINSBOURG. Ébahi par ce chat fantôme qui disparaissait sous un banc dans NORMAN (hommage au cinéaste Norman Mclaren).

Bouleversé par la performance éblouissante de Manon Lussier dans UN SUAIRE EN SARAN WRAP. Elle abordait la mort de front. Je passais la soirée avec l’image de maman en tête.

Des titres qui auront servi à construire une maison intérieure. Empilés par dizaine et à jamais dans la mémoire émotive.

Non, tout n’est pas tout blanc ou tout noir. Il n’y a pas toujours de l’inoubliable au tournant d’une soirée. C’est comme pour n’importe quoi. On aime ou pas.

Mais le théâtre à lui seul a un pouvoir d’attraction particulier.  Il faut se laisser séduire par son charme millénaire. Le laisser s’installer et nous peindre du mémorable.

Un jour j’ai osé. Et depuis, j’y retourne.

Le proverbe dit que les voyages forment la jeunesse.

Le théâtre m’a fait comprendre à travers les années que les arts et la culture forment probablement… tout le reste.

François Marchesseault mai 2016