L’ART D’ÊTRE CURIEUX

*Texte publié dans l’édition de septembre 2016 du magazine gratuit L’Entracte.

Non, ceci n’est pas une réflexion sur la curiosité mal placée, mais sur l’importance d’être curieux devant les Arts. Plus que jamais, prendre le temps d’arrêter la machine. L’immense “patente” et défricher un peu pour voir ce qui se cache derrière l’écran de fumée de la culture à rabais. Celle du simple divertissement. Prendre le temps. Trois mots qui, aujourd’hui, semblent se perdre dans les fentes du divan, entre une série télé que l’on se fait imposer sur un site de streaming et l’artiste en vedette sur une plateforme de musique où millions de clics et redevances ne vont pas de pair.

Prendre le temps d’être curieux. De fouiller par soi-même l’offre culturelle. Écouter les mots, les musiques, les artistes. Surtout, ceux que nous ne connaissons pas. Utiliser le bon vieux “bouche-à-oreille”. S’intéresser à l’album que l’ami a oublié dans la voiture. Offrir en cadeau notre dernier coup de coeur. Et si l’on est le fêté, déballer et tendre l’oreille au-delà de la déstabilisante première écoute.

Les Francofolies de Montréal sont, chaque année, un terreau à découvertes. Quelques semaines avant l’événement, j’épluche l’horaire des spectacles et j’écoute tout ce que je ne connais pas. Je plonge les yeux fermés, mais les oreilles grandes ouvertes. Sans trop savoir, ce que je trouverai au bout d’une mélodie…

Mai dernier, écouteurs sur la tête, je passais d’un artiste à l’autre. Et puis, est arrivée Joëlle Saint-Pierre. Sa voix, mêlée à la douceur de son vibraphone qu’elle maîtrise, m’a chaviré. Frissonnante harmonie. L’instant où tout s’arrête. Il y a la musique, il y a nous, et tout le reste autour disparaît. Oui, le coup de foudre. Le bonheur de la retrouver sur scène a été quasi aussi grand. Mais aux Francos, les spectacles extérieurs sont de courte durée. Brève escapade dans un univers pour planifier la prochaine fois.

Et puis l’histoire s’est répétée avec l’artiste française Luciole. Intrigué par ce que j’avais entendu de son album Une. Charmé par sa présence sur scène. Un charisme fou. Lumineuse, elle chante ses délicats fragments de vie à fleur de peau. Pop subtile et intelligente. Amoureux de sa musique, au point de vouloir traverser l’Atlantique pour la retrouver. Des soirées de découvertes, pour faire allonger la liste des spectacles à voir. Comme le jeune phénomène du web MHD et son Afro-Trap.

Le coup de foudre des coups de foudre. Le groupe orchestre louisianais Sweet Crude. Entraînante musique enveloppée de percussions.  La joie, le désir de rythmer le français pour garder en vie cette langue à l’agonie dans le sud des États-Unis.  Curiosité pour réfléchir, à notre fragilité…

Aimé… Jason Bajada, NACH, Nicolas Michaux, Francis Faubert et Jérôme Dupuis-Cloutier. Cultiver l’Art d’être curieux.

Faire le pari que l’artiste qui nous marquera le plus. Le disque qui nous changera à jamais. Nous ne l’avons pas encore entendu, mais il a peut-être déjà été composé. Notre culture, notre chanson, c’est beaucoup plus qu’une émission de télé le dimanche soir ou des radios où le rire est plus important que la musique diffusée.

Cette culture, l’art d’inventer du merveilleux, d’imager le présent pour dessiner l’avenir, elle se joue en symphonie créative chaque jour. À chaque instant. Sur un piano public, dans un café spectacle, dans les allées de nos bibliothèques.

Il faut parsemer notre étourdissant tourbillon de quelques temps d’arrêt pour admirer la beauté. Encourager les passionnés qui ont encore le courage de faire tourner des ballons sur leur nez. Découvrir que dans le refrain d’une chanson méconnue, tient peut-être tout l’espoir, la beauté et l’équilibre de ce qui reste, de notre humanité.

par François Marchesseault

L'ART D'ÊTRE CURIEUX