« Va donc réfléchir dans ta chambre »

C’était mardi dernier. Soir d’avant-première de La bonne âme du Se-Tchouan au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal. Je vois très peu de théâtre hors de mon siège 2 de la rangée i, au Théâtre des Deux Rives à Saint-Jean-sur-Richelieu. Mais je ne m’en passerais pas. Du théâtre, je veux dire.

Le 4e art n’a jamais réussi à m’émouvoir comme le 7e. Par contre, il m’a souvent fait réfléchir. Je suis souvent sorti de la salle en me questionnant. À plusieurs reprises, le théâtre est arrivé à semer quelque chose dans mon esprit. M’a poussé à m’intéresser à des sujets qui ne m’avaient encore jamais interpellé.

La pièce La bonne âme du Se-Tchouan est aussi arrivée à frapper mon esprit. Cette production est immense. Nous ne sommes pas dans le théâtre de ruelle, loin de là. Quinze comédiens sur scène, quatre musiciens. Des décors imposants, des projections, des costumes parfois flamboyants. On chante, il y a un maître de cérémonie. La totale. Mais là… dans le texte, les dialogues… on a réussi à semer quelque chose dans mon humanité.

Mise en contexte rapide de l’histoire. Nous nous retrouvons dans une Chine imaginaire, dans la province du Se-Tchouan. Dieu débarque (rien de moins) et demande au jeune porteur d’eau de lui trouver un paysan qui voudrait bien le loger pour la nuit. Tous les habitants refusent, sauf une. Shen Té, la bonne âme (remarquable Isabelle Blais), jeune prostituée. Le lendemain,  pour la remercier de son geste, Dieu lui donne un montant d’argent qui permettra à Shen Té de s’acheter un petit commerce de tabac pour ainsi gagner honorablement sa vie.

Mais voilà, elle est la bonne âme. La seule de la province. Les habitants se mettront à abuser de sa bonté. À tour de rôle, insatiablement. Shen Té, pour se protéger, se trouve un alter ego en la personne de Shui Ta. Son cousin, tout aussi mesquin et méprisant que les autres paysans. Évidemment, le cousin ne peut jamais être là en même temps que Shen Té… les gens s’ennuient donc de la gentille vendeuse de tabac et de sa grande bonté.

C’est là, juste là qu’a débuté ma réflexion. Les habitants du Se-Tchouan ne s’ennuient pas de Shen Té pour sa bonté. Pour apprendre de sa grandeur d’âme. Non, ils s’en ennuient parce que justement, sa bonté fait d’elle une proie facile. Ils peuvent en abuser…

Je me suis mis à réfléchir sur l’humain. Sur nous. À quel point, comme les habitants de cette Chine inventée, notre individualisme nous fait rejoindre nos plus bas instincts. Même si nous nous disons bons, serions-nous prêts à mettre nos acquis en jeu pour aider quelqu’un? Pour changer en partie le monde? Je n’ai pas la réponse. La bonne âme du Se-Tchouan m’a amené à réfléchir. Ne m’a pas nécessairement donné de réponses… mais j’ai un doute. L’homme est un loup pour l’homme. La bonne âme l’apprend tout au long de la pièce et ce, jusqu’à la scène finale.

Je n’ai pas pleuré, j’ai réfléchi. Et je continue de le faire depuis près d’une semaine sur l’importance des arts. Plus que jamais, même si tout semble foutre le camp.

Le pouvoir d’une discipline comme le théâtre qui a la force de prendre notre cervelle et de lui dire : « Va donc réfléchir dans ta chambre! »

par François Marchesseault


La bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht

Mise en scène : Loraine Pintal

Musique : Philippe Brault

Texte français : Norman Canac-Marquis

Présentée au Théâtre du Nouveau Monde de Montréal jusqu’au 11 février 2017
1-4 mars 2017 : Théâtre français du Centre national des arts d’Ottawa