En attendant le printemps : au revoir Petit Bruant

« La vie te va à ravir

Tu méritais de vieillir

Les derniers jours

À la moitié du parcours

Au-delà de la rage et des regrets

T’es plus forte que nous autres on dirait

Tu voudrais seulement voir juillet

Ma main sous la tienne tranquille

La part de l’ange se défile

Tes derniers jours

Resteront alentour »

Saratoga, Les derniers jours

 

Je suis au balcon du Théâtre Petit Champlain à Québec. Presque un an jour pour jour après avoir déposé mon manteau et mon café, une rangée plus haut, puis avoir entendu la plus douce et jolie voix me dire : « Excuse-moi… je dois te demander… ». Il faut relever la tête pour voir l’amour passer. C’est hors des réseaux qu’il faut l’attraper. Les yeux, le sourire, l’aura et les valeurs concordaient avec la voix. Comme l’avait si bien écrit Réjean Ducharme, et chanté récemment Patrice Michaud : « L’amour ce n’est pas quelque chose, c’est quelque part ».

Pour moi, ce quelque part, c’est le 15 février 2017 au Petit Champlain. Un an plus tard, j’y suis de retour. Au piano, il y a Martin Lizotte. À la contrebasse, Mathieu Désy. Sur un écran derrière eux, un nuage d’oiseaux danse dans le ciel. La beauté. C’est la beauté du moment qui est saisissante. La musique, certes, mais aussi la force de ces images. De ce que la vie nous montre de plus beau quand on la regarde, la tête relevée, même dans le blanc de l’hiver.

La vie. Ce tout court mot de trois lettres qui porte en lui tous les souffles. Les plus longs, comme les plus courts. La vie a filé. À coup de musique et de rêves partagés, la voix douce s’est déposée à mes côtés. Puis, l’amour, la complicité, la douceur, la simplicité et l’harmonie ont déposé la vie au creux du ventre de celle que je voudrai toujours garder près de moi. Parce que les rides qui se pointent aux coins de mes yeux m’ont fait comprendre qu’il ne s’agit pas d’être à deux pour ne pas être seul. Qu’il faut profondément être en harmonie avec soi-même avant d’accueillir l’autre. Seul avant l’autre… À deux parce qu’on a la conviction que cet humain fera de nous une meilleure personne. Je ne crois même pas que l’on choisisse. Il faut être prêt. La magie fait le reste. Ce devait être elle. Ça devait être là-bas.

La vie a filé. Le ventre s’est merveilleusement gonflé. Et les choses se sont compliquées. De tourments, en inquiétudes et d’inquiétudes en douleurs, les mois ont pourtant passé. Cinq mois avant que le verdict ne tombe : « Petit Bruant n’a plus ce qu’il faut de liquide pour se développer. Il faut tout arrêter… »

Mon admiration pour les femmes n’a fait que décupler à ce moment. Les mamans ont une force physique et mentale qu’aucun papa n’aura jamais. La femme est une force de la nature. Un chêne majestueux qui se dresse aux côtés des hommes.

L’admiration pour celle que j’aime est aussi devenue exponentielle. On lui a donné des médicaments, des drogues. Un long travail a commencé. Douze heures pour se rendre à un endroit où on n’aurait jamais imaginé aller.

Les valeurs et la beauté de cette femme d’exception se sont révélés à moi une autre fois. Sa grandeur d’âme et son désir de s’entourer d’amour ont empli la chambre de lumière. Sa maman, sa marraine, une sage-femme et moi. Un quatuor à cœurs, jouant les plus réconfortantes mélodies.

Entre deux contractions, la chambre plongée dans le silence, mon amoureuse a demandé : « Est-ce que l’on peut chanter? »

Une voix s’est élevée, puis une autre. Un des moments les plus intenses et merveilleux de mon existence. La musique. Il faudra toujours de la musique.  

Au milieu de la nuit, alors que la drogue avait envoyé le corps et l’esprit de mon amoureuse ailleurs, le temps s’est arrêté, pour changer à jamais notre regard sur la vie et la mort.

En quelques secondes, j’ai vu notre petite fille sortir de son nid. Trop petit pour survivre à une brise, Petit Bruant s’est envolé sans ailes. En neuf minutes. Créant un vide sans fin dans le ventre de celle que j’aime. Un oisillon fragile dans mes bras. Les yeux clos. La beauté se trouve partout. Même dans l’incompréhensible silence de la mort.

Puis, nous avons fermé d’importants volets autour de nous deux. Une bulle autour de nos cœurs. Ils le resteront un bout de temps. Pour vivre notre peine et retrouver la force de faire entrer à nouveau l’éblouissante lumière de la vie. Écrire ces mots est une étape. Gérer cette douleur m’aurait été impossible il y a dix ans de cela. Mais je me suis outillé au fil des ans. À coup de méditation, d’écriture, de lectures et de musique… Les arts. L’importance de s’armer des arts. Pour ne pas se laisser emporter par tout ce qui ne fait pas de sens.

« Au revoir Petit Bruant »

Je l’ai imaginée, belle et légère, alors que les oiseaux dansaient sur la musique de Martin et de Mathieu. Je n’ai pas pleuré. La musique peut ouvrir différents canaux d’émotions, autant que créer un nouveau bouclier sur notre peau. Puis, je sais. Aujourd’hui je sais qu’après le drame il y a le beau temps. Il faudra être patients. Re-tricoter nos plaies, pour les fermer du mieux que l’on peut. Les larmes ne cesseront pas de sitôt. Ne cesseront peut-être jamais, en fait. Tout restera fragile. Tout restera à refaire. Mais je sais tout ce que l’on peut accomplir, à force d’amour et de douceur.

Au revoir Petit Bruant.

Papa et maman attendent le cadeau de la vie.

Papa et maman attendent le printemps.

 par François Marchesseault