Assumer sa lenteur

Album à écouter en lisant la chronique (et en prenant son temps) : Chapitre 1 par Tambour

Je dois le dire d’entrée de jeu, je suis lent. Voilà, c’est dit et parfaitement assumé. Ou presque. En fait, c’est en écoutant l’excellente émission radiophonique C’est fou, animée par Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau, que j’ai pris à nouveau conscience de ma lenteur totalement en marge de notre société « 100 miles à l’heure / Grouille-toi tit gars / Connecte-toi à trois écrans / Réponds dans la minute / T’as 30 minutes pour dîner / Fais tes deux brassées en faisant ton yoga et en changeant la couche du dernier ». Deux épisodes pertinents, comme c’est toujours le cas, où Boucar Diouf, entre autres, est venu raconter avec la sagesse qu’on lui connaît qu’il y a des tortues qui vivent jusqu’à 200 ans, alors qu’un lièvre dépasse rarement les 5 ans. Dans l’histoire, j’suis la tortue…

ÉCOUTEZ L’ÉMISSION C’EST FOU DU DIMANCHE 8 AVRIL

C’est pour assumer davantage la marginalité de ma lenteur, totalement contre-productive dans un système capitaliste qui semble le voir comme un vice, que j’ai décidé d’entamer cette portion du blogue de Rangée i Siège 2. Assumer que la dernière mise à jour du site date de la fin février. Si j’étais une entreprise, on aurait mis la clé dans le verrou et on l’aurait lancée dans le lac il y a longtemps.

Justement, dans le travail, le lent doit trouver un moyen d’être efficace sans trop montrer qu’il a pris deux heures de plus que le collègue d’à côté pour effectuer la même tâche. La rémunération à l’heure pourrait être angoissante, mais le lent est parfois zen. J’en suis. Métaphoriquement, il y a une carapace sur mon dos, comme mon amie la tortue.

Et si le blogue met tant de temps à se mettre à jour, c’est que la minutie s’ajoute parfois aux maux du lent. Tout se passe dans la tête, se construit, s’écrit en pensées avant de se retrouver sur papier. Si vous saviez combien il s’en écrit des romans dans ma caboche dans mes longs moments à contempler les feuilles qui poussent dans les arbres.

Pour quelqu’un qui est incapable de faire un calcul mental, il y a continuellement dans mon esprit des chiffres et des équations qui comptent le temps que je devrai mettre à faire ceci et cela. Parce qu’il faut toujours se fondre dans le décor. Et ne pas ralentir le groupe qui veut se rendre à sa mort avant toi.

Au restaurant avec des amis, pour dîner, avec une heure devant soi, le cerveau se fait aller en regardant le menu : « Ok, si l’on prend les oeufs bénédictine on pourra sans doute finir notre assiette en 40 minutes… Le menu du jour arrive plus rapidement, mais il y a une soupe, un café et un dessert en plus… ». Parce que mes ami(e)s vous le diront, ma lenteur est partout, même jusque dans mon assiette. Un jour, ma mère m’a dit : « Mastique jusqu’à ce que ta nourriture devienne du beurre de “ peanut “ dans ta bouche… » Tombée dans l’oreille du lent, cette phrase allait dicter le reste des repas de mon existence. Le souper peut parfois être une longue aventure. Le déjeuner aussi d’ailleurs.

N’allez pas croire que se dépêcher soit une option, car prendre son temps n’en est pas une non plus. C’est une façon d’être, un état d’âme et d’esprit. Tu tentes de t’adapter aux autres, c’est rarement l’inverse. Puis, de tenter la course ne mène pas bien loin sinon à l’erreur ou au risque élevé de s’étouffer avec son tartare de saumon.

Ma lenteur est extrême. Tellement, que dans mon cours de taï-chi l’hiver dernier, je terminais mes mouvements après tout le monde…  Faut le faire, mais je l’assume. Je ne m’excuse même pas si vous avez à me côtoyer, car je ne souhaite rien y changer.

Je ne prétends pas que je vivrai 200 ans comme la tortue, je ne vivrai peut-être même pas plus vieux que qui que ce soit en fait. Mais je vivrai à mon rythme. Je continuerai de vivre en dégustant chaque bouchée de mes repas et en prenant le temps qu’il faut pour réfléchir avant de parler et d’écrire.

Si vous suivez ce blogue, vous saurez maintenant pourquoi les mises à jour se font rares. Elles arriveront à vous à pleine lenteur. Et si vous êtes de ceux qui courent toujours, j’imagine que vous aurez remarqué qu’il vous manque du temps et des heures au bout de la journée. Comme tout le monde. Alors, si je peux me permettre, j’vous plains un peu.

Un lent dans la foule et à contre-courant,

François Marchesseault